Accessibilité des bureaux de vote

Publié le 30 juin 2007
dans Social, Société.
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DIS MAMAN, QU’EST-CE QU’IL FAIT LE MONSIEUR ? …

Le coeur léger et les roues libres

Non, je ne suis pas allé voter avec les roues plombées comme d’autres y vont en traînant les pieds. Au contraire, il faisait un beau soleil et j’allais avoir l’occasion de tester officiellement – le vote est une obligation légale – les nouveaux trottoirs de la toute nouvelle route de Buvange.

« Boulevard » devrais-je écrire, puisque celle-ci s’étend presque rectiligne sur plus ou moins un kilomètre et compte un beau trottoir en pavés autobloquants roses de 15 sur 15 de chaque côté. Et en plus, j’étais investi d’une mission, puisque j’étais le mandataire de ma compagne pour voter en son nom et, à ce titre, j’étais porteur d’un papier tout à fait officiel et légal signé par
elle et accompagné d’un certificat médical, comme le précise la loi. Ma compagne a une sclérose en plaque et se déplace en voiturette manuelle. Quant au bureau de vote, je le connaissais : c’est l’école de mon enfance et cela fais 40 ans que j’y vote régulièrement . Quelques escaliers sans doute, mais réaménagés récemment en entrée sécurisée pour les petits. En outre, n’avait-on pas dit – haut et fort – un peu partout qu’un effort particulier serait fait, cette fois, pour permettre l’accès et la votation aux personnes à mobilité réduite. Je me suis donc lancé vers 9 heures,le coeur léger et les roues bien déliées, tout à fait décidé de voter utile et aussi de voter en suivant scrupuleusement les instructions de vote de mon mandant.

Une aire de parcage

Hélas, je dus vite déchanter. A peine avais-je emprunté le tout nouveau trottoir de la toute nouvelle rue que je dus impérativement le quitter. Une voiture garée là, juste devant moi, me barrait le passage. Je me retourne, regarde vers le haut, puis vers le bas ; rien. Je quitte une première fois le tout nouveau trottoir, contourne la voiture et y retourne sagement.

Quinze mètres plus loin, nouvelle voiture parquée devant moi, perpendiculairement au trottoir, nouvelles manœuvres de contournement. Vingt-cinq mètres plus bas, deux autres bagnoles me barrent encore la route. Mais c’est plus un trottoir, c’est une aire de parcage ! Encore, si on les avait garées avec soin, ces tas de ferrailles !… Mais non, elles étaient là, va comme j’te pousse, abandonnées par des sorteurs rentrés trop tard ou… couchés trop tôt. C’est tout juste si leurs portières n’étaient pas restées ouvertes… Plongé dans mes réflexions, je faillis me prendre le guidon d’une moto en pleine poire dix mètres plus bas. Nouvelles manœuvres d’évitement. Décidément, me dis-je, c’est le jour et je commence à la trouver mauvaise.

Un robot-monteur-de-marches

J’arrive à la cour de l’école beaucoup moins bien disposé et plus du tout enclin à sourire à qui que ce soit. Néanmoins, j’essaye de rester calme et… poli.

Quelques copains du village discutent dans la cour. Il y a une marche, une espèce de palier qui donne accès à la porte d’entrée du périmètre qui sécurise l’endroit.

Je leur dis bonjour.

- Ca ira pour monter ? , me demande l’un d’eux. Je peux incliner l’assise, mais ma voiturette n’est pas un robot-monteur-de-marches comme on en voit parfois à la télé.
Je dis :

- Non, si vous pouviez me donner un coup de main…

Ils comprennent enfin et se mettent à deux, un de chaque côté pour me faire monter la marche. La voiturette électrique est lourde et je ne suis pas léger… Je le leur dis. Deux autres costauds feront l’affaire. Me voilà hissé sur le palier et je franchis la petite porte.

- Et maintenant… on n’est pas sauvé !… me dit celui de gauche en désignant les deux autres marches là, à quelques mètres, juste devant la porte d’entrée du bâtiment. Dans sa réflexion, je décèle déjà la réponse : ne compte pas sur nous pour le reste. J’ai compris. Je demande
- Appelez-moi le président du bureau.
- Attends, Florentin (prénom fictif) est à l’intérieur, je vais le chercher.

La plaisanterie grasse

Le fameux Florentin arrive. Candidat malheureux aux dernières élections, il est aussi pensionné de l’enseignement et est, à ce double titre, témoin de liste au bureau électoral.

Du haut des marches, bien calé sur ses deux jambes, il me demande d’un ton professoral :

- Tu n’as pas de procuration ?…
- Si, mais comme mandataire.
Je ne sais pas s’il a compris.
- On va aller chercher un drap de lit, dit-il en riant bêtement. On le tiendra comme ça, il étend ses deux bras en l’air pour marquer les deux points d’encrage, et Claudy (c’est moi) aura un isoloir et pourra voter dans la cour…

Ma parole, il se croit sur l’estrade en train de donner cours… Il en rajoute une couche :

- … on le tiendra à quatre.

La plaisanterie grasse fait rigoler tout le monde, sauf moi. Je redemande plus sèchement cette fois.

- Appelez-moi le président du bureau.

Ne m’énervez pas…

Quelques longues minutes plus tard, il apparaît enfin le président du bureau de vote n° 23 . L’homme, costaud, trapu, la cinquantaine largement entamée se pose devant moi en haut des deux marches et demande à la volée ;

- Qu’est-ce qui se passe encore ici ?
- Bonjour, monsieur le président !…
Il me regarde et me reconnaît… J’enchaîne :
- On m’avait dit que les bureaux de vote étaient accessibles
- …
- Vous ne saviez pas que j’habitais à Udange, vous ne saviez pas que j’étais en voiturette, cela fait seulement sept ans que je viens voter en chaise roulante.
- Vous, ne m’énervez pas, me répondit-il très sérieusement.
- Tiens, la dernière fois, vous m’avez dit : « Ne VOUS énervez pas !…
- Attendez, tempéra-t-il, je vais vous chercher vos bulletins de vote. Vous avez votre convocation ? … reprit-il en tendant la main. .
Je lui donne les deux convocations :

- Prenez-en plusieurs, j’ai une procuration…
- Venez, mettez-vous là. Il m’indiqua un endroit sous le préau, à droite de la porte, je reviens. Il rentre au bureau.

Les copains, les costauds se retirent discrètement. Les gens vont et viennent, entrent et sortent. Ils me regardent parfois à la dérobée, un peu gênés. Franchement, je ne suis pas content, mais j’ai le droit d’être là, j’attends mes bulletins de vote.

Trois minutes plus tard, le président reparaît avec quatre bulletins : deux rouges et deux blancs. Il me les donne.

- Voici le crayon
- Merci.
- Voilà, si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à m’appelez…

Qu’est-ce qu’il fait, le monsieur ?…

Je me gare sous le préau, le long de la façade latérale, pas très loin d’un banc.

Je déploie mes bulletins et les étale comme je peux, sur mes genoux. La chambre, ça va. Le sénat, c’est la galère. Je pointe mes candidats sur le support improvisé en mousse polystyrène de l’accoudoir de ma voiturette. La chambre, puis l’autre. Pendant que je me débats avec le bulletin rouge, beaucoup plus grand, à quelque trois ou quatre mètres à droite, j’entends :

- Tu vois, les jeux, tu te souviens, ils étaient déjà là la dernière fois qu’on est venu…
- Maman, qu’est-ce qu’il fait le monsieur ?…
- Mais il vote aussi, mon chéri. Tu te souviens, tu viens d’aller avec moi dans l’isoloir ?… Et bien, il fait la même chose que maman.
- Et pourquoi il n’entre pas ? …

Sa maman me regarde un peu gênée et explique patiemment :

- Parce que le monsieur ne sait pas marcher, c’est pour ça qu’il a une voiturette, mais il y a des escaliers …
- Et pourquoi il y a des escaliers ? …

J’ai une tête comme un pot !…

Le président revient

- Vous avez fini ? …
- Oui, ça y est.

Il souffle. J’ai soigneusement replié les quatre bulletins de vote, les cachets bien apparents sur le dessus et les lui donne.

- Vous savez, il me dit, j’ai une tête comme un pot, croyez-moi, j’en fais assez pour mes 15 €… Je le coupe :
- Quand j’étais président de bureau en 1976, J’avais 300 francs. Après la fermeture, j’ai ajouté 50 francs de ma poche et j’ai payé le bac de bière. Les autres ont mis leurs deux cents francs en poche.

Il continue :

- Ce matin, quand je suis arrivé ici, à 7 heures 30, il y en avait déjà seize qui attendaient…
- Je peux garder le crayon ?…
- Oui, gardez le en souvenir.
- Comme ça, je l’aurai déjà pour la prochaine fois.

Et je rentre chez moi, tenant entre les doigts le crayon rouge de mes votations de ce 10 juin 2007.

Témoignage authentique

Jean-Claude Schroeder

17 juin 2007

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